Récit de voyage en octobre 1995



Cuba, © L. Gigout, 1995


Avec la complicité involontaire de Jesús DÍAZ, Les Paroles perdues, aux Éditions Métaillié (textes en italiques).

Le voyage est une suite de disparitions irréparables.
Nizan.



Vendredi, 6 octobre. Dans l'avion du vol AOM IW509. Un DC10 de 300 places. Paris-La Havane via Nassau. L'hôtesse est blonde, cheveux tirés en arrière pour former un chignon aérodynamique en forme de banane dont la courbure épouse la forme du bulbe occipital. Un sourire indélébile prolonge la commissure des lèvres d'une virgule. Une cicatrice. La peau dorée. Une perle sur le lobe de l'oreille. Tailleur rouge et foulard blanc, elle ressemble à une héroïne Stan Caïman, le dandy à queue verte avec ses filles provocantes à poitrine pointue, toison blonde épaisse et crépue. Elle se penche vers moi et me tend un punch. Bienvenue à bord. Je regarde le bleu lavé de ses yeux, la cicatrice et les virgules qui encadrent son sourire. Dans quelques heures je serai à La Havane. Salsa, vieux rhum, cigares et beautés mulâtres, ingrédients corsés dans le brouet romantique de la révolution du 2 décembre 1956.

Dimanche, 8 octobre. Casa Julian, Linéa, La Havane-Vedado. Une grande maison coloniale. Vaste hall avec colonnes et arcs plein cintre. Hauteur sous plafond : 5 mètres. Deux chambres, un couloir qui mène à l'appartement des propriétaires, sorte de réduit sommaire situé sur l'arrière, au fond d'une cour minuscule. La cuisine est rudimentaire. Des bacs au ciment délité, des accessoires rares et usagers, un énorme réfrigérateur de marque soviétique. Je trimbale encore au creux des lombaires une douleur affligeante (éternuement pendant une opération de laçage de chaussures) et je meurs de soif. Habiba, rencontrée dans l'avion, m'accompagne. C'est une petite femme étonnante. D'origine tunisienne, elle a vécu en France, au Vietnam et réside actuellement dans le Yucatán, dans une maison en forme de pyramide, en compagnie de dix chats et de quatorze perroquets. Elle parle l'espagnol, le français, l'arabe et le vietnamien. Elle croit au karma et à la médecine douce, notamment le mariage de la kinésithérapie et de l'acupuncture. Afin de "débloquer mes points d'énergie, pour me mettre en harmonie avec moi-même", elle entreprend de m'enfoncer ses coudes derrière mes omoplates et dans les reins. Elle prétend aussi m'asticoter les chakras. Les chakras ? ¡Caracoles no! Je ne crois pas être en mesure de permettre une telle chose. Ce serait jouer avec le feu. Une fois les chakras survoltés, il suffit d'une étincelle pour que ce soit le Big Bang. De quoi ensemencer les espaces interstellaires. Habiba se lamente à propos de sa maison et de sa ménagerie. Le cyclone Roxane traîne dans les parages. Je n'entends rien à la langue espagnole qui se parle ici. Tout semble déglingué (guerre mondiale ou plan d'urbanisme ?) Où aller prendre un verre ? Il y a bien une cafétéria, à l'angle de Linéa et du Paséo, mais il faut faire interminablement la queue pour avoir accès à une terrasse qui n'est pas spécialement attractive. Dépit. Je songe à mon arrivée en Inde, à mon rêve d'un Orient parfumé et délicat. Bouger. Vite. Sous peine de breakdown.

Cuba, La Havane, © L. Gigout, 1995
La Havane en 1995.


Cuba, La Havane, © L. Gigout, 1995


Cuba, La Havane, © L. Gigout, 1995


Cuba, La Havane, © L. Gigout, 1995


Cuba, La Havane, © L. Gigout, 1995

Cuba, La Havane, el Paseo Jose Marti, © L. Gigout, 1995
Paseo de Marti (Vieja).

Lundi, 9 octobre. Vedado. Le cours est agréablement ombragé par la frondaison des arbres. Palétuviers et leur pluie de racines aériennes, hibiscus et flamboyants. Maisons coloniales et immeubles décrépis. Le Paseo débouche sur le Malecon. Mais quelle est l'avenue qui ne débouche pas ici sur le Malecon ? L'Hôtel Président, rose et marron, le Colina, le Victoria. Il est des hôtels moins chers, pour cinq dollars la nuit, couloirs obscurs, rampes d'escalier mangées par la rouille, chambres déprimantes. Le Nacional dans le Centro est le plus ostentatoirement somptueux alors que le Habana Libre, ancien Hilton, est un bloc rectangulaire sans intérêt planté sur la Rampa. L'hôtel Ingletera et le Plaza sont d'une tout autre classe, ce dernier imprégné d'un style andalou mauresque flamboyant. Ceux-là se trouvent dans la Habana Vieja, la Vieille Havane, le quartier le plus pittoresque. Ces hôtels inaccessibles aux Cubains sont réservés aux touristes. J'ai lu dans une certaine presse que l'île a perdu 78% de sa capacité d'importation depuis 1989 et que le PIB a plongé. Que l'éducation, la santé, la sécurité sont des réussites incontestables mais que la pénurie est devenue insupportable. Que les hôpitaux et les pharmacies manquent de médicaments et les écoles de matériel scolaire. Que l'assiduité au travail se relâche car à quoi bon continuer de bosser pour 250 pesos (10 dollars par mois) ? Est-ce la fin du castrisme, se demande le journaliste. Et on sent bien ce que sa question sous-entend. Fidel s'est façonné une image difficile à oblitérer, ajoute-t-il, mais il garantit encore la stabilité. Le chauffeur du taxi m'affirme que le gouvernement a libéralisé récemment une centaine d'activités, qu'on peut trouver des produits agricoles dans les nouveaux agromercados et qu'un appartement peut être transformé en paladar, etc. Il me dit aussi que c'est devenu difficile pour tout le monde après la chute de l'Union soviétique et avec cet embargo qui n'en finit pas. Incursion dans un marché du Vedado en compagnie de Habiba. Bananes, agrumes, patates douces, haricots, viande de porc, poulets, bouquets de mariposas, la fleur nationale de Cuba.

Mardi, 10 octobre. Granma, l'organe de presse du régime, consacre un article à la grève de la fonction publique en France. Voilà qui va certainement intéresser les Cubains. La Une est consacrée à Li Peng qui fait escale à l'aéroport de La Havane. Après la chute de l'URSS, la Chine est devenue le premier des grands amis de Cuba. Je passe devant la gigantesque entrée du cimetière Christophe Colomb. Trente hectares de sépultures en marbre blanc importé d'Italie. Profusion d'art mystico-vermicelle. Les angelots et les Christ côtoient les tromblons révolutionnaires. Coupure de courant en soirée durant deux ou trois heures. Normal, c'est mardi. Demain ce sera le tour du Centro. Les hôpitaux et les hôtels sont épargnés. Les propriétaires de la casa s'appellent Sandra et Julian. Elle est plutôt jolie, 35 ans, maman de deux enfants métis issus d'un précédent mariage. Lui est plus vieux, ancien militaire qui a fait la campagne du Nicaragua avec les sandinistes. Il n'a rien de la caricature du barbudo qui courre les maquis en brandissant une kalachnikov. Les enfants de Sandra ne l'aiment pas malgré sa grande maison et tous les efforts qu'il déploie pour les amadouer. Il faut que je rencontre  Antonio, l'ami de la française Isabelle. J'avais rencontré cette fille à la librairie L'arbre à lettres à Paris. Elle rentrait de Cuba, était folle dingue de ce pays, tombée amoureuse d'un Cubain, et quand elle apprit que j'allais m'y rendre, elle avait insisté pour qu'on se revoie. Elle m'avait communiqué la liste de ses "bon plans" cubains, des adresses de
chambre chez l'habitant (casa particulare) qui commençaient à voir le jour un peu partout dans le pays. Surtout, elle m'avait prié de remettre un colis à son ami Antonio, un « type formidable qui travaille dans le cinéma ».   


Cuba, cimetière, La Havane, © L. Gigout, 1995
Dans le cimetière Christophe Colomb.

Cuba, La Havane, © L. Gigout, 1995
Avenida de los Presidentes. Amoureux au pied du monument à José Miguel Gomez.

Cuba, La Havane, graffiti, © L. Gigout, 1995
Graffiti sur le pied du monument.

Mercredi, 11 octobre. Antonio me conduit chez son amie Viria. Un passage obscur pris entre deux hauts murs, rue du 27 Septembre. Un méchant escalier conduit à un balcon sur lequel donnent les appartements. Celui de Viria fait contraste avec l'aspect extérieur de l'immeuble. Il est sympa et confortable. Quelques peintures sont accrochées au mur. Je vérifierai le goût ici pour la peinture, souvent présente dans les maisons. La hauteur sous plafond a été mise à profit pour transformer l'appartement en duplex. Je vais m'y installer pour quelques jours, en attendant le Breton. Antonio m'a indiqué le supermarché du coin, rue San Lazaro. On y trouve à peu près de tout contre des dollars. Inaccessible pour les Cubains qui doivent se contenter de leur salaire "periodo especial". Viria est blonde, origine hongroise, a travaillé dans l'artisanat, puis dans un salon de coiffure avant de tout laisser tomber. Ballade à vélo. La circulation est loin d'être dense mais chaque véhicule fait du bruit comme cinq et crache son venin comme dix. Prime aux camellos, paquebots urbains. Les camions ont été aménagés en bus gigantesques à deux bosses, d'où leur appellation. Ils peuvent contenir jusque 300 passagers. Je voudrais bien voir ça. Les camellos additionnent trois principes : sexe (les hommes et les femmes sont serrés les uns contre les autres), violence et langage viril. Les suivent de près, les guaguas, autobus aux dimensions plus modestes. Guagua est le nom d'un insecte qui ronge les plantes. Les havanais ont choisi ce nom pour leurs bus eu égard aux dégâts qu'ils causent à la biosphère. Il y a aussi les vieilles américaines, bien sûr. Antiquités massives aux chromes délirants, leurs moteurs tournent en vrombissant avec une régularité d'horloge. Ce n'est pas le cas des Fiat de fabrication polonaise, des Lada et autres Moscova, quincailleries de pacotille, toussant et piaffant en dégageant presque autant de fumée que les guaguas. Parfois, des Mercedes flambant neuves, vitres fumées, passent silencieusement. Puis il y a les bicyclettes, souvent de marque Flying Pigeon, made in Shanghai, ce qui confère au Malecon un petit air de Bund. Les immeubles anglo-français qui font face là-bas au Huangpu datent de la même époque et sont tout autant délabrés que ceux d'ici. Bruit, poussière, détritus. Odeurs de décomposition organique et d'huile brûlée. Des panonceaux rectangulaires indiquent la direction de l'agence Air Caraïbe, du Musée de la Révolution, du Théâtre Hubert-le-Blanc (qui c'est cézigue ?) et du gigantesque et symbolique restaurant Moscou. Celui-ci a flambé au lendemain de la transformation de l'Union soviétique en CEI. Tout est demeuré tel quel et le grand bâtiment au toit crevé et aux murs noircis témoigne de la défection du Big Brat. La fin d'une époque glorieuse. Boris Eltsine a exigé que toutes les marchandises soient désormais réglées en devises et le sucre payé à son cours normal. Salopard. En plus, se plaint Viria, maintenant, c'est mieux là-bas qu'avant. Je dis pour la mafia, oui. Elle me lance un regard stupéfait. Pourquoi faut-il, dit-elle, que Cuba reste le dernier pays à avoir un régime communiste alors que tous les autres ont jeté l'éponge ? Tu n'es pas communiste, au moins ? Je dis sans conviction, l'herbe est toujours plus verte de l'autre côté, en pensant aux 10 dollars par mois, aux magasins vides, à la "libreta" qu'elle me montre, petit carnet sur lequel sont indiqués les quantités de riz, de café, de viande, autorisées par personne et par mois. Nous vidons une bouteille de rhum Havana Club siete anos.

Cuba, La Havane, guagua, © L. Gigout, 1995
Un guagua dans le Vedado. Mauvais réglage de la sensiblité, toutes les photos couleurs (diapos) se sont révélées floues. J'ai toutefois décidé de retenir quelques unes de celles-ci.

Jeudi, 12 octobre. Soleil et pluie. Tous les jours, à la même heure, une averse tiède tombe sur la ville. L'orage vide les rues, transforment les rigoles en torrents, offrant aux enfants l'occasion de se doucher à la faveur des conduits d'évacuation déglingués qui déversent leurs cataractes à hauteur d'homme sur les trottoirs. Excursion jusqu'à Alamar en compagnie d'Antonio. Visite à son amie Clara, une vieille dame distinguée, magnifique de délicatesse, dans sa robe si usée qu'elle en est presque transparente. C'est d'ici que sont partis les derniers balseros, avant que l'immigration ne soit déclarée illégale par les États-Unis. Miami est à peine à 180 kilomètres. Nous avons pédalé sous un soleil d'enfer, pris un autobus pour emprunter le tunnel qui passe sous le Canal de Entrada à l'aller, le bac au retour. Sur la petite place devant la vieille cathédrale, trois mulâtresses en habits d'époque m'entourent. Je dois avoir l'air ridicule, dépenaillé et rouge, en compagnie de ces trois élégantes. « Me amor, me amor... », susurrent-elles en me prenant par le bras. Elles veulent que je les prenne en photo pour quelques dollars. Après avoir visité la Casa de la Fototeca, nous allons dans une cafétéria près du Parque Central. Nous buvons de la bière Hatuey, du nom du cacique indien arawak. À chaque époque son pétrole. En 1509, Colomb cherchait de l'or. Il envoya Velasquez à la tête de trois cents hommes qui débarquèrent dans la baie de Guantanamo. Hatuey, chef d'une ethnie d'agriculteurs-artisans et fieffés fumeurs de tabac, avait eu le culot de leur tenir tête. Aux termes d'une longue et habile résistance, il fut capturé et condamné au bucher. Il y a de la salsa dans l'air. Les enfants dansent sur le trottoir. Nouvelle averse. L'humidité suinte de partout. Viria dit que les queues devant les magasins ont ceci de bien c'est qu'elles sont l'occasion de faire connaissance. La solitude, ici, ça n'existe pas. De palier à palier, les gens bavardent. Ils n'ont pas besoin d'être invités pour venir les uns chez les autres et s'échanger de menus services. Être seul est une anomalie. Est-ce pour cette raison qu'il m'est impossible de faire deux pas dans la rue sans qu'un jeune type me colle aux basques et m'interpelle «¡Amigo!» ? Il me demande d'où je viens, depuis combien de temps je suis là et ce que je pense du pays. Toujours la même musique, ici ou sur les rives glacées du Koukounor. Antonio me conseille de répondre «¡Vete par carajo!» ou encore «¡No jodas mas!». Tu peux aussi essayer «¡Yo vivo en Cuba!» dit-il en riant. Le soir, avec Antonio chez Viria. Coupure de courant. Soudain nous parviennent des cris et des pleurs. Viria entre précipitamment, la voisine Emma sur ses talons. Elle tient sa main. En montant ce maudit d'escalier, à cause de ces satanées coupures d'électricité, elle s'est cassé un doigt. «¡Dios mio!... Antonio», fais donc quelque chose au lieu de ricaner bêtement ! Remets la pince à cheveux dans ma coiffure. Je ne peux pas aller comme ça à l’hôpital, de quoi aurais-je l'air. «¡Como me duele!...» Elle revient une heure après, avec une radio et un plâtre qu'elle me met sous le nez en se plaignant de l'archaïsme de la médecine cubaine. « Un plâtre ! Regarde ça, Luis, où en est encore notre médecine ! » Elle ne veut pas me croire quand je lui dis que le plâtre est toujours ce qui se fait de mieux pour réparer les os cassés. Quand l'électricité revient, des hourras s'élèvent de partout et la salsa réinvestit l'espace. Nous regardons à la télévision. Fidel, dans son inimitable treillis militaire, se faire acclamer par ses admirateurs uruguayens. Cuba demeure un idéal.

Samedi, 14 octobre. La Havane bruisse comme une ruche. Les fenêtres munies de volets à claires-voies laissent entrer la rumeur. Les murs du passage se renvoient les sons. On donne quelque part des coups dans une cloison. On traîne un objet sur les dalles. Un chien vient pousser ses aboiements rauques à la nuit finissante. Des poussins pépient. Des enfants se chamaillent. Voix, cris, interpellations, musique et chants. Des voix juvéniles, claires comme le cristal. Des voix rauques, usées, écorchées, «¡Mira, mira! ¡Oye!», le matin, quand l'air est immobile, déjà chaud et humide. Claudia, la fille de Viria, a dessiné pour moi une maison, des fleurs, des papillons et une fiancée. De la fumée sort de la cheminée. Elle a huit ans. Elle fait des efforts pour me parler lentement. Elle chante «Al viejo hospital de los muñecos, llego pinocho mal herido». Nous allons au Coppelia, cet étrange palais de la crème glacé, là où fut tournée la scène de la rencontre entre Francisco et Jorge dans le film Fresa y chocolate. Le Coppelia joue un rôle central dans le vie intellectuelle de La Havane. On s'y donne rendez-vous, on y fait la queue des heures en discutant de littérature, on y complote la création de revues poétiques. Plus tard, en rentrant d'une visite au musée archéologique, je rencontre deux amies d'Antonio qu'il tient à me présenter. Deux Ukrainiennes à l'étoile fantaisiste. Séduites par des étudiants cubains, latin lovers et descente aux tropiques, la température leur a fait disjoncter le potar et ce fut Tchernobyl-2. Mais à Cuba, les mariages ne durent jamais longtemps. Résultat, la chape de plomb. L'une s'appelle Ludmilla. Grande, fine, cheveux auburn, expressions vives, visage expressif. Un teint trop pâle pour ici. Une grâce inhabituelle dénuée de sophistication. Mystérieuse, des allures de princesse farouche. Son amie, short et maquillage excessif, tente de m'intéresser à ses problèmes d'argent, me parle d'Alain Delon et de Patricia Kaas. Mais je n'ai d'yeux que pour Ludmilla. L'autre dit des sornettes. Quelque chose où il est question des langues du monde. Selon elle, l'anglais serait la langue du diplomate, l'italien celle du musicien, l'espagnol celle du macho, l'allemand celle du philosophe et bien entendu le français celle de l'amour. Quant au russe, c'est la langue de tout à la fois et donc de rien du tout. Ce samedi soir, le passage est rempli de musique. À 19 h, je me rends en taxi à l'aéroport pour y chercher le Breton qui doit arriver de Paris par un vol de la Cubana de Aviacion. Sur place, j'apprends que le vol a été annulé.

Cuba, La Havane, Alamar, © L. Gigout, 1995
Alamar.

Cuba, La Havane, Casa Blanca, © L. Gigout, 1995
Casa Blanca.

Cuba, La Havane, Alamar, Clara, © L. Gigout, 1995
Clara, l'amie d'Antonio à Alamar.

Cuba, La Havane, Alamar, grigri, © L. Gigout, 1995
Grigri de la santéria chez Clara.

Lundi, 16 octobre. Toujours à La Havane. Je suis retourné à l'aéroport mais toujours pas de Breton. Un mot m'a été remis de sa part par un passager. Lunettes cassées le matin même, impossible partir, dimanche prochain même heure. Après la fiesta d'hier (ron y salsa, me amor!), j'ai envie de prendre la large. J'avais proposé à Antonio et à Viria d'inviter quelques amis et nous avons fait la fête tout le dimanche après-midi. Ludmilla qui devait venir n'est pas venue. Alors ce fut à la sémillante Amarilli que revint l'impossible challenge de m'apprendre à danser la salsa. J'essayais de ne penser à rien, d'être dans la musique, uniquement, dans le rythme, de me laisser aller contre le corps d'Amarilli, comment font-ils pour être aussi justes dans leurs mouvements, pour bouger avec autant d'aisance ? Emma, la voisine placide, buvait trop, coulait vers moi des regards liquides en me prenant par le cou. Pour oublier ma déconvenue à l'aéroport, nous sommes allés finir la journée au Cafe Cantante, à proximité de la Plaza de la Revolucion. Le temple de la salsa. Le groupe était génial. Une ambiance, la joie de vivre, le rythme et la danse. Enfin de la vraie salsa, pas l'ersatz de la Chapelle des Lombards ! La soirée
avec Amarilli s'est prolongée dans la nuit. Ce soir, de nouveau chez elle, je fais la connaissance de son fils, Leandro. Un garçon de onze ans, magnifique. Fin, les cheveux châtains bouclés, un visage délicat. Il me parle de son groupe de metal rock et de peinture. Il me montre ses gouaches, une impressionnante série dans le registre punk : têtes de mort, femmes difformes, serpents, couleurs violentes. Tu peux en choisir un, me dit-il. Euh... tu crois ? Je suis embarrassé, j'hésite. Je me décide pour une composition assez sobre qui montre un énorme cobra à quatre têtes, dressé, langues menaçantes, dans un délire d'orange, de vert et de violet. Titre du chef d'œuvre : Mi Familia. Le garnement ne manque pas d'humour. Il écrit au dos "Para Luis, del Rockero Leandro que le regala este cuadra con todo mi cariño".

Mardi, 17 octobre. Trinidad, à flanc de coteau. Un voyage de sept heures en autocar. Baobabs, champs de cannes, de tabac, rizières, bananiers, cocotiers, prairies avec vaches. Palette de verts. Les guajiros à cheval conduisent leur troupeau le sombrero sur le nez. Massif de l'Escambray, un nom qui sent le basque. En hivers, dit-on, une mer de crabes descend la colline en direction de la mer où ils vont se reproduire. Leur carapace cisaille les pneus des véhicules. Pauvres véhicules. Un vent léger provient de la mer Caraïbe. Je suis installé calle Real, dans une superbe maison bleue qui donne sur la Plaza Mayor, avec un patio planté de bananiers et inondé de soleil. Mon hôte, d'une gentillesse exquise, s'appelle Carlo et travaille au Musée Romantique. Les rues du centre sont pavées de galets arrondis, chinas pelonas retirés des lits des rivières. Maisons peintes, toits de tuiles, hautes fenêtres à grilles de bois derrière lesquelles on aperçoit des fauteuils Louis XV et des tables rococos, calèches, la cathédrale. La Villa de la Santissima Trinidad, créée en 1514 par Velasquez, et la vallée de Los Ingenios ont été déclarées Patrimoine de l'humanité. Los Ingenios, c'est les usines de canne à sucre. Décidée par le roi d'Espagne au début du XVIIe siècle en même temps que le transfert d'esclaves africains, l'exploitation de la canne est indissociable de l'histoire de Cuba. L'industrie sucrière fut le moteur du développement et l'enjeu d'une guérilla économique avec les États-Unis avant que l'URSS ne prenne la relève, assurant une rente confortable et stratégique au pays. Quand l'URSS de désintégra, la CEI se désintéressa du sucre et Cuba, toujours sous le coup de l'embargo yankee se retrouva avec sa canne sur les bras. Fini l'enthousiasme révolutionnaire à l'occasion des mobilisations générales pour les grandes zafras. Finies les joyeusetés des échanges culturels à l'occasion des camps de travail pour jeunesses socialistes internationales.

On les avait chargés de s'occuper des jeunes Européens de la Brigade du Cinq-Mai qui, en hommage à Karl Marx, passeraient un mois à récolter la canne sur les terrasses de San Andrès de Cayguanabo. À cause de sa scoliose, il avait été nommé pointeur, et dans cette position il avait eu un accès privilégié au tourment le plus délicieux de sa vie : regarder des centaines de filles blondes comme le soleil, rousses comme le sang, qui maniaient la machette les seins à l'air. Mais regarder, rien d'autre. Il leur était strictement interdit, sous peine de renvoi de l'université, de coucher avec ces filles qui ne portaient pas de soutien-gorge et qui, en plein travail, quand le soleil commençait à taper, enlevaient leur chemisier. C'étaient des walkyries laborieuses, sans façons, dont les seins dressés, luisants de sueur, torturaient non seulement les étudiants qui travaillaient avec elles, mais aussi les paysans qui accouraient des plus lointains hameaux pour se masturber, juchés en haut des arbres. Loin de s'achever avec la fin de la journée de travail, la torture devenait de plus en plus sinistre. De retour au camp, certaines oubliaient de fermer les portes des douches et se savonnaient les fesses, blanches ou couvertes de taches de rousseur, et leurs toisons dorées ou rousses à la vue de tous, jusqu'à ce qu'elles fussent bien proprettes, prêtes pour la nuit. Elles se lançaient alors dans les champs pour forniquer sous la lune avec leurs compagnons, comme dans les fêtes dionysiaques ou les rituels des moissons, et tout le camp frissonnait, déchiré par des cris de passions en vingt langues.
- Écoutez, disait le Rouquin, nostalgique, là c'est une Norvégienne qui jouit.
La torture devint particulièrement insupportable à partir du lundi de la deuxième semaine, quand les filles se furent rendues compte qu'aucune d'entre elles n'avait couché avec un Cubain, ce qui les poussa à déclencher une offensive sur toute la ligne en utilisant non seulement leurs corps mais également l'argot local, qu'elles baragouinaient avec l'ingénuité des gens qui ne parviennent pas, par ignorance, à estimer exactement la valeur des mots qu'ils emploient. Allez, on baise ! disaient-elles, mi-amusées mi-excitées par le trouble des Cubains, puis elles tentaient de vérifier la précision sémantique de ce qu'elles venaient de dire en demandant, avec un intérêt délicieusement puéril :
- Toi mettre ton bite dans ma doudoune aujourd'hui, hein ?
Ce fut le soir où une Finlandaise s'obstina à obtenir du Gros qu'il lui apprît à prononcer correctement toutes ces phrases que le scandale démarra. Il s'enfuit et dirigea une réunion orageuse qui s'acheva par la proclamation, devant le Commandant qui dirigeait le camp, du droit des Cubains à tringler librement. Mais le Commandant refusa catégoriquement d'accepter une telle exigence qui violait les canons de la morale révolutionnaire. Quand le Rouquin demanda la parole, la polémique était à son comble et le Gros pensa qu'un exposé clair de son point de vue ferait peut-être pencher la balance en faveur des étudiants. À sa grande surprise, le Rouquin soutint les arguments du Commandant avec une servilité inouïe, en se demandant comment est-il possible, compañeros, que les étudiants révolutionnaires veuillent consacrer leurs forces à assouvir de basses passions, comme s'ils étaient des étalons... Ne se rendaient-ils pas compte que cette attitude avait une connotation politique ?
- Laquelle ? cria le Gros, certain que le Rouquin ne pourrait pas lui répondre.
- Celle qui consiste à ratifier le stéréotype du Cubain comme latin lover et non comme révolutionnaire conscient, compañero ! dit rapidement le Rouquin, et il ajouta qu'à son avis ils devaient se concentrer sur leur travail un point c'est tout.
Il atteignit son misérable objectif. Le Commandant passa son bras autour de son épaule et dit que c'était là la position correcte, et que l'affaire était réglée. Une sourde protestation répondit à ces paroles, mais le Gros ne put s'y joindre parce qu'il était muet de rage, et il regardait le Rouquin avec un mépris viscéral.
- Il n'y a qu'un petit problème, murmura alors ce dernier, ce à quoi le Commandant répondit en fronçant les sourcils, avec une mimique réceptive.
L'espace d'une seconde, le Gros fut certain que le Rouquin aspirait à la direction de la Brigade et il se réjouit de le voir se troubler et bafouiller quelque chose d'inintelligible sur les étrangères, qui n'arrêtaient pas de répéter que les Cubains, que les Cubains... que les Cubains... Son trouble était si grand que le Commandant l'interrompit :
- Que les Cubains quoi donc, mon garçon ?
Le Rouquin le regarda d'un air peiné avant de lâcher, d'un trait :
- Que nous, les Cubains, nous sommes tous des pédés.
Ce n'est qu'alors que le Gros compris le stratagème, et il fut pris du désir d'embrasser le Rouquin, mais il se retint, car la partie n'était pas encore gagnée. Le visage du Commandant était devenu grave.
- Alors comme ça, elles disent ça, murmura-t-il, tandis que ses yeux brillaient comme s'il évaluait à toute vitesse le pour et le contre de la question. Bien, ajouta-t-il lentement, je vais vous donner un autre ordre...
Il resta silencieux durant quelques secondes et tout à coup il leva l'index et s'écria :
- Sautez-les toutes ! Cette nuit-là les étudiants passèrent de l'enfer au paradis, et le lendemain, comme le Gros avouait au Rouquin ce qu'il en était arrivé à croire, celui-ci lui fit part d'une découverte :
- Les nanas jouissent dans leur langue.


Une salle d'hôpital donne directement sur la rue. On peut voir les patients allongés sur les lits et qui regardent à leur tour les passants. Assis de part et d'autre de la grille d'une fenêtre, un malade et un visiteur échangent des nouvelles. Ici aussi, je compte beaucoup d'amigos. Casa particular, paladar, tobacos, cambio, taxi, ron, moto, chicas. Les enfants réclament du savon et des stylos-bille. Les touristes venus de Varadero débarquent par bus climatisés et envahissent les terrasses des cafés. Les musiciens vont de table en table en jouant Guantanamera

Mercredi, 18 octobre. J'aime la maison où je suis installé, avec son patio ensoleillé. Une musique de piano me parvient. Image du jour : à l'instant, dans une rue, je marchais. Une femme, le coude relevé appuyé contre le mur de sa maison, la tête contre la main, me regardait passer, sans bouger, rien que son regard. Les jeunes mulâtresses me troublent. Elles viennent vers moi, m'accompagnent, se tiennent près de moi. La pointe d'un sein juvénile frôle un bras que je me garde bien de retirer. (Déconne pas mec, quel âge ont-elles ?) Vingt ans, affirme fièrement l'une d'elle qui s'appelle Djemila et qui en paraît quinze. Carlo a une femme qui lui ressemble. Même rondeur, même sourire, même gentillesse. Ils ont un fils qui est tout leur contraire. Gringalet, blond et fuyant. Un vieil homme occupe deux pièces qui donnent sur le patio. Il passe ses journées à bricoler au centre d'une invraisemblable accumulation de matériel électronique. On entend des grésillements, des bribes de voix radiophonique, des fragments de musique. Il me parle des voyageuses qui m'ont précédé. « Deux françaises, dit-il, qui dansaient dans le patio à longueur de journée au son d'un radiocassette ». Elles lui avaient donné des sachets de soupe lyophilisée. « De la soupe ! » soupirait-il en me regardant d'un air accablé.

Cuba, Trinidad, Carlo, © L. Gigout, 1995
À Trinidad, dans la casa particular de Carlo.


Cuba, Trinidad, Carlo, © L. Gigout, 1995

Cuba, Trinidad, © L. Gigout, 1995
La fillette au Lasso, Trinidad.

Jeudi, 19 octobre. Nuit. Le vieil homme dort deux chambres plus loin. Il ronfle tant qu'il peut. Fièvre. Un oiseau s'est pris au piège de ma chambre et va et vient entre les murs, se cogne, tombe et s'envole à nouveau. Une vague forme noire, furtive. Elle passe et repasse dans tous les sens en déplaçant l'air. Bruissement des ailes. Chocs mats. J'ouvre la porte en grand. Les bananiers forment des spectres noirs, fantômes décharnés aux bras ballants. Je m'endors enfin et fais un rêve troublant où il est question des jeunes filles, de désir et de culpabilité. Les jeunes parlent du sexe comme d'une chose banale. Jouer aux billes, raconter des blagues, baiser. J'exagère ? Deux gamins et une fillette, à peine plus de vingt ans à eux trois. Un des gamins m'apostrophe : «¡Amigo! ¿Quieres una chica?» en désignant du menton sa petite copine. Je dois avoir l'air d'un ratichon à qui l'on vient d'en raconter une particulièrement corsée car ils éclatent d'un rire joyeux. Petits cons. Mes hôtes sont merveilleux. Ils respirent le bonheur. La femme chante doucement en préparant le poisson et le riz du dîner. Pensée fugitive pour Mina.

Vendredi, 20 octobre. Pito m'emmène à la plage avec sa moto. Je m'installe pour deux jours à l'hôtel Costazur qui est presque désert. Une dizaine de touristes âgés ont l'air de s'ennuyer ferme. La plage est belle et l'eau de la mer Caraïbe est chaude et vivante comme un ventre. Le soir, visite à la discothèque. Je retrouve mes touristes échoués. Un orchestre fait de son mieux mais l'ambiance n'arrive pas à décoller.

Samedi, 21 octobre. Le soleil se couche à 18 heures. La cérémonie et magnifique. Sur la plage, une fille, une ondine, va savoir. Elle renversait sa tète en arrière pour démêler ses cheveux mouillés. J'ai pensé au Népal, aux fontaines de Katmandou où les filles qui se lavaient les cheveux avaient le même geste, exactement. En rentrant dans ma chambre, j'ai découvert sur mon lit deux serviettes roses roulées de façon particulière et arrangées, dressées l'une contre l'autre, de manière à former un cœur. À l'intérieur de celui-ci était disposée une rose fraîche.

Cuba, Trinidad, hôtel Cortazur, © L. Gigout, 1995
Hôtel Costazur à Trinidad.

Cuba, Trinidad, coraux, © L. Gigout, 1995
Coraux dans les rochers de la plage de Trinidad.

Lundi, 23 octobre. Je ne m'attendais pas à ça, hier soir, en revenant à La Havane pour venir à la rencontre du Breton supposé arriver cette fois-ci pour de bon. Ce qui est nouveau, c'est que je ressens un réel plaisir à me retrouver ici. Je suis arrivé dans la nuit. Non seulement l'autocar est parti de Trinidad avec plusieurs heures de retard mais la remise des bagages à l'arrivée fut le prétexte à une débauche de précautions d'une complexité absurde. Je suis arrivé trop tard pour me rendre à l'aéroport. Je ne sais donc pas si le Breton est enfin arrivé. Et si oui, où il se trouve. Trop tard aussi pour aller chez Viria. Aussi suis-je descendu à l'hôtel Colina. Ce matin, je marche dans les rues, comme ça, Avenida de los Presidentes, el Paseo, la Rampa, à l'ombre des flamboyants, et je me sens bien. La chaleur est atténuée par une petite brise. Les porches des maisons, les kiosques, les voitures, les gens, toutes ces choses font déjà partie de moi. Même le rituel des éternels emmerdeurs ne m'ennuie plus. Au contraire, je m'en amuse.
- ¡Amigo! ¿De donde vienes?
- Tibet.
- ¿Tibet?
- Si. Tibet.
- ¿Italiano?
- No. Te digo que soy tibetano.
- ¿Tibetano? Oh... ¿Donde está?
- Himalaya. Entre China y Nepal. Soy bouddhist. No tobacos, no dollars, no ron, no chicas. Nada. Ascetism, ¿Entiende?
- Si.

Sourire mi figue mi raisin. Ne sait si c'est du lard ou du cochon.
- Yo soy la reencarnación de un lama. Puedo levitar. Nadar despacio en el cielo. No ries. Esa es la realidad. Si quieres, yo puedo hacerte desaparecer. ¿Como te llamas?
- Alfredo.
- ¡Pssshh! No more Alfredo. Terminado.

Il me regarde un instant les yeux ronds. Finalement, il se marre et me tape sur l'épaule. Il se retourne vers ses potes restés en retrait, l'air de dire en voilà une bien bonne.
- Chao amigo, je lui dis en tournant les talons.

Cuba, Santiago de Cuba, © L. Gigout, 1995
Habitat sinistré, débrouille et bonne humeur à Santiago de Cuba.

Cuba, La Havane, © L. Gigout, 1995
À la Havane.

Je me rends chez Antonio, rue San Lazaro, Centro. Ce n'est pas lui qui vient m'ouvrir. Ludmilla me fait entrer, s'excuse, Antonio n'est pas là. Elle disparaît dans une pièce au fond de l'appartement et revient peu après, toilette faite, un zeste de rouge sur les lèvres. Nous buvons des petits cafés serrés très sucrés et du vieux rhum. Ludmilla aimerait-elle m'accompagner pour une promenade sur le Malecon ? Non, pas maintenant. Ce soir. Son visage a quelque chose d'émouvant. Une beauté étrange et malmenée. Une expression mélancolique. Un grain de beauté sur une de ses tempes. Une précision à propos de bouddhisme et d'ascétisme. Il est vrai que je suis un homme pacifique. Cependant, sans être un renifleur d'aisselles ni de petites culottes, je suis naturellement sensible au parfum aphrodisiaque des femmes.

La carte de l'île le faisait plus que jamais penser à un caïman. Il était intrigué par ces tendres animaux qui pleurent après avoir dévoré leurs victimes. Il fixa les yeux sur sa ville natale, Santiago, l'un des crocs de la bête...

Mardi, 24 octobre. Santiago de Cuba, quartier de Los Olmos. Le quartier éloigné du centre ne paye pas de mine. Quand j'arrive avec le taxi devant la maison de Maria, j'hésite un instant avant de me décider. La maison est ouverte et semble déserte. J'entre. Un séjour, trois chambres en enfilade desservies par un couloir, une cuisine et une petite cour. ¿Alguien? Soudain, surgie de nulle part, une femme. Cheveux blonds hirsutes, trogne bouffie, conséquentes valoches sous les yeux. Un sacré assemblage de molécules tenu tant bien que mal par un maillot exsangue et un short suroccupé. C'est Maria et je vais passer trois jours délirants avec elle. Santiago. Rues étroites, chaudes et poussiéreuses, encombrées d'enseignes et d'un treillage de câbles électriques. Je songe à Ludmilla. Hier, le soir venu, je suis revenu à la maison d'Antonio. Elle m'attendait. Elle avait revêtu
une robe longue pour l'occasion. Avec difficulté, nous avons fini par dénicher un restaurant. Des músicos ont aussitôt rappliqué avec les guitares et les maracas. Pot pourri de chansons suaves. Nous avons même eu droit à La vie en rose après qu'ils eussent su que je fussions francés. L'Ukrainienne était silencieuse. Elle se tenait droite et mangeait peu. Pas vraiment le style cubana mais quand je la regardais, je fondais. Main dans la main, nous avons suivi le Malecon. Nous nous sommes assis cinq minutes sur le parapet qui longe cet étrange boulevard avec d'un côté l'alignement de belles demeures en voie de délitement et de l'autre les assauts de l'océan. Le silence était à peine troublé par le bruit monotone des vagues contre le mur et les rares automobiles. Plus tard, devant la maison d'Antonio, sur le point de nous séparer, elle a embrassé mes lèvres furtivement. Ne reste pas trop longtemps à Santiago, a-t-elle dit. Trois jours, pas plus. 

Maria et son frère, un type assez glauque qui se dit comptable et qui a toujours l'air d'avoir la gueule de bois, m'accompagnent sur le Cayo Granma, une petite île située dans la baie de Santiago. Le "Cayo" comme on dit ici. Cette Maria est une sacrée nana qui ne ressemble à rien de connu. Elle est chez elle dans tout le quartier et tout le quartier la connaît. Je ne vois pas comment il en serait autrement car elle ne passe pas vraiment inaperçue. Elle distribue les "me amor" et les caresses sur le ventre avec une sensualité toute naturelle. Voyage en camion. Tout le monde debout dans la benne, agrippé aux rambardes. Les enfants adorent, on se croirait sur un manège de fête foraine, bien plus amusant que le métro parisien. Bac pour gagner la petite île. Nous allons dans la maison d'un ami de Maria qui habite le village de pêcheurs. Une cahute en bois, toute simple, comme la plupart ici, au milieu d'une abondante végétation de palmiers. Une rue unique fait le tour de l'île. L'ami Pepito met une cassette de Paulito y su Elites. Nous nous installons sur la terrasse en planches, à boire des bières. Retour à la nuit tombante par le lento, le ferry poussif qui dessert les villages côtiers et Santiago, puis en calèche pour regagner Los Olmos.

Cuba, Santiago de Cuba, Maria, © L. Gigout, 1995
Chez Maria à Santiago de Cuba.

Cuba, Santiago de Cuba, © L. Gigout, 1995
Dans les rues de Santiago.

Cuba, Santiago de Cuba, © L. Gigout, 1995


Cuba, Santiago de Cuba, © L. Gigout, 1995


Cuba, Santiago de Cuba, © L. Gigout, 1995


Cuba, Santiago de Cuba, © L. Gigout, 1995


Cuba, Santiago de Cuba, © L. Gigout, 1995

Mercredi, 25 octobre. Changement de programme, aujourd'hui c'est culture. Au musée Bacardi, la gardienne m'accompagne et me parle des toiles exposées. Peinture psychologique, dit-elle. C'est une mulâtresse aux traits délicats. Iraida écrit des poèmes et travaille par ailleurs comme attachée de presse à la Maison des Arts. En juillet, me dit-elle, a lieu notre grand carnaval. L'Association des Artistes est très active. Vous devriez venir. Si vous voulez, je peux vous envoyer une invitation. Musée de la Lutte Clandestine, car Santiago est un haut lieu de la Révolution. C'est ici, en plein carnaval, que débarqua une première fois en 1953 le jeune avocat Castro en compagnie d'une poignée de révolutionnaires. Ils échouèrent. Castro partit pour le Mexique où il fit la connaissance d'un Argentin de vingt-cinq ans. Trois ans plus tard, c'est avec Ernesto Guevara, recruté comme médecin sur le yacht Granma, qu'il reviendra.

Cuba, La Havane, el Che, © L. Gigout, 1995
El Che, of course, icône omniprésente à Cuba.

Cuba, La Havane, Fidel, © L. Gigout, 1995

El Che, le poteau. C'est lui le véritable héros national. Son effigie est partout, idole incontestée. Personne n'a oublié que, devenu ministre de l'Industrie puis de l'Économie aux côtés de Fidel, il s'est élevé contre le fait de se mettre entièrement entre les mains de l'URSS. Il a quitté Cuba pour aller combattre au Congo et en Bolivie où il fut exécuté, dans la vallée de Nancahuazu, le 8 octobre 1967. 


Dans la maison de Maria, il y a un perroquet qui, quand il entend de la salsa, s'exclame, pousse des cris stridents et siffle dans le rythme. La cuisinière est une vieille femme, grande et légèrement cassée. Elle fume un gros cigare en préparant les repas. Le soir Maria m'emmène dans une maison amie qui dispose d'un téléphone. Mais téléphoner à La Havane n'est pas simple. Il faut passer par un standard manuel, patienter, rappeler plusieurs fois la standardiste, la gratifier de quelques "me amor", attendre encore. Alors peut-être la communication peut-elle être établie. Ludmilla ne peut me rejoindre à Camaguey, comme je le lui avais suggéré.

Vendredi, 27 octobre. ¡Madre mía, qué fiesta! Hier, de nouveau sur l'île des pêcheurs, toujours c
hez l'ami Pepito, accompagnés cette fois d'une amie de Maria, une robuste Noire. Cervezas, salsa, cervezas, repas de poisson préparé par l'excellent Pepito, cervezas, salsa, cervezas... Le diable avait soudain pris possession du paisible îlot. D'où venait toute cette bière ? Pepito avait-il une brasserie clandestine cachée dans quelque recoin de l'île ? Nous sommes rentrés à la nuit, complètement pétés. Plus tard, il m'a semblé que quelqu'un dormait avec moi. Mais le matin, à mon réveil, il n'y avait plus personne. Installé dans une cafétéria Rumbos, entreprise d'État, grupo de recreation y turismo, j'envoie promener les habituels tapeurs. Toujours le même scénario. Ils se veulent rassurants, mettent en avant des études, un statut, employé à l'Alliance française, étudiant, professeur de sport ou maître d'échecs comme le zigoto rencontré cet après-midi près de la gare. Sa voiture était garée non loin. Il me proposait une casa particular, de m'emmener à La Havane pour 35 dollars, d'aller à la plage, de baiser sa sœur. À  son signal, une jeune métisse était descendue de la voiture et s'était approchée, l'air résigné, le regard vague.

Cuba, Santiago de Cuba, © L. Gigout, 1995
Retour du Cayo. Les maisons sur les rivages de la baie se sont mises à danser, elles aussi ?

Lundi, 30 octobre. Soroa. Petite station touristique à 80 kilomètres de La Havane sur la route de Pinar del Rio. C'est une combine d'Antonio. J'avais dans l'idée d'aller à Pinar del Rio et je voulais partir hier. Et puis les choses ont traîné tant et plus, si bien que nous avons remis notre départ au lendemain. Mais je m'en fiche comme de l'an quarante car Ludmilla est avec moi et je vais passer mes derniers jours cubains en sa compagnie dans ce petit Éden. Du bar voisin parviennent les paroles de Mi Tierra. Je regarde Ludmilla-Ève qui dort à côté de moi et je me sens amoureux. Je ne sais pas, ses manières m'enchantent et j'avais oublié que l'amour pouvait être simple. Il a suffit d'une petite tsarine débarquée d'Ukraine en plein centre d'une Havane fiévreuse et toujours révolutionnaire. Même habillée d'un vieux tee-shirt maculé, dans l'appartement à l'extrême rusticité d'Antonio, elle est habitée d'une grâce incomparable.

Retour de Santiago par l'avion de la Cubana de Aviacion. Nous étions plus d'une centaine à devoir le prendre vendredi soir. Nous attendions dans la hall de l'aéroport. Il y eut un début d'agitation, des préparatifs, et puis plus rien. Plus tard, nous apprîmes que le départ n'aurait lieu que le lendemain matin, peut-être à l'aube. Ça ne disait rien au pilote de voler la nuit. La peur du noir, peut-être ? Une fois à La Havane, je viens directement à l'appartement d'Antonio. La rue, à cette heure matinale, est calme. Je frappe à la porte. Ludmilla ? Elle doit dormir. Je vais à la fenêtre secouer les volets. Soulevant les persiennes articulées, je vois l'intérieur de la pièce. «¡Ludmilla, soy yo, Luis! ¡Hola!» Debout là-dedans ! La porte finit par s'ouvrir. Difficilement, en raclant le sol. Car c'est une lourde porte à laquelle il manque un gond. Il faut tirer vigoureusement en soulevant. Ludmilla m'apparaît, pâle, cheveux en bataille. Elle n'en revient pas. Moi non plus, je n'en reviens pas. Mais c'est tellement bon de se laisser aller dans les bras l'un de l'autre. Puis elle me plante là, le temps de mettre de l'ordre dans sa tenue. Ludmilla est comme ça. Depuis que deux françaises de passage lui ont laissé un tube de rouge et un eye-liner, elle ne manque pas une occasion de passer par le coin-lavabo pour jeter un coup d'œil inquiet au miroir. Lorsqu'elle revient, elle est fraîche comme une anémone. Cafecitos et vieux rhum. « Je suis revenu pour te voir, lui dis-je. Je voudrais passer les derniers jours qui me restent ici avec toi, rien que toi et moi. » Ludmilla m'entraîne dans le coin-lit. « Repose-toi, me amor, dit-elle. Tu dois être fatigué. » Je dois tirer une expression puérile, vaguement blaireau. Donne-moi ton linge sale, je vais faire une lessive. Ça c'est le côté chiant de l'Ukraine. Une mentalité de femme de ménage. Ludmilla n'aura de cesse d'avoir lavé et repassé mes pantalons, chemises, chaussettes et mes slips. Je la charrie, « me pequeña hada de la casa », et lui dis que je n'ai pas besoin d'une boniche. Mais que si elle y tient vraiment, à condition que ce soit accompagné d'une danse du ventre... Elle sourit comme si elle n'entendait rien à mes moqueries et s'affaire en chantonnant. Plus tard nous allons faire les courses à l'agromercado. J'achète pour sept dollars une grosse pièce de viande. De quoi voir venir. De retour chez Antonio, il y a du monde. La hongroise Viria ainsi que l'autre Ukrainienne bientôt suivie d'une Russe. Un petit komintern de charme. D'autres encore passeront. Un instant de répit, je vais m'allonger cinq minutes dans le coin-lit. Ludmilla vient me rejoindre. Une télé braille, une radio passe de la salsa, et la discussion continue là-bas de plus belle. Antonio, quelle aimable attention, vient nous installer au pied du lit un ventilateur avant de s'en retourner au coin-cuisine préparer le repas. Odeurs de friture. Le temps de quelques étreintes, nous rejoignons les autres. Bières et verres de rhum défilent pendant le dîner. L'autre Ukrainienne me tape sur le ciboulot. « Dinero, dinero... », elle n'a que ce mot à la bouche. Elle est économiste, dit-elle. Tu m'étonnes ! « Il paraît que la mafia russe, lui dis-je énervé, est en train d'établir des connexions en Espagne. Au lieu de pleurnicher, mettez à profit votre connaissance du russe et de l'espagnol et filez là-bas fissa. » L'autre boit de plus belle et ne tarde pas à être complètement borracha. Plus la soirée va, moins j'y comprends. Je jette l'éponge. Mais là voilà qui lui prend de vouloir danser la salsa avec moi ! «Disculpe, pero soy un poco cansado. Basta, raz le bol de la salsa. Tengo sueño. Chao.» Je me retire discrètement en direction du coin-lit, tout au fond, derrière le coin-cuisine, le coin-lavabo et le coin-toilettes. Le lit est coincé entre un vieux piano droit et un mur décrépi. Dans ces vastes immeubles bricolés au gré des besoins et des moyens des occupants successifs, l'agencement des appartements, des pièces, les équipements, la disposition des ouvertures, défient un entendement platement rationnel. Derrière le coin-lit se trouve encore un coin obscur, un débarras qui semble connecté à d'autres labyrinthes par des passages secrets et des escaliers à demi condamnés. Tout cela est encombré par divers machins. Une échelle, immense, des planches, des câbles électriques. Antonio met la lumière en accrochant ensemble deux extrémités dénudées. Le système d'alimentation en eau est un poème. L'immeuble dispose de sa propre citerne, installée sur la toiture. Celle-ci étant déficiente, une deuxième citerne lui a été adjointe. Une combinaison de tuyaux, avec robinetterie d'époque, achemine l'eau aléatoirement aux appartements. Pour pallier aux déficiences du dispositif, Antonio dispose de son propre réservoir, deux grands fûts métalliques installés dans un coin du coin-lavabo. Un système assez complexe permet à l'eau d'arriver à la douche et à l'évier du coin-cuisine. Pour compléter le tout, une sorte de puits a été creusé dans un coin du coin-cuisine de manière à disposer en permanence d'une réserve d'eau supplémentaire. Enfin, l'eau n'étant pas potable, il faut veiller à alimenter une réserve de bouteilles d'une eau préalablement bouillie dans l'énorme réfrigérateur dont la porte de limousine est maintenue fermée à l'aide d'une chaise. Une bicyclette entière est garée dans un coin. La moitié d'une autre dans un autre coin. Je me déshabille et me couche. Je me couvre d'un drap et ferme les yeux. Des bruits me parviennent de partout avec un relief étrange. Un reste de fièvre ou le mélange de bière et de vieux rhum ? Au pied du lit, une fenêtre d'une hauteur incroyable présente ses persiennes à l'étroit couloir. Un couloir noir et humide qui capte les sons des appartements. Tous les habitants de l'immeuble sont réunis dans la pièce exiguë. Comme quand, enfant, pour échapper à la fin de l'interminable repas de famille, je me cachais sous l'imposante table de la salle à manger. Plus la salsa et quelques gros autobus remontant San Lazaro en crachant leur fumée noire qui traversent la pièce en faisant frémir les cordes du piano. J'attends Ludmilla. Son amie est partie dans une intarissable logorrhée. Sa voix est trop forte et ses intonations poisseuses. Le ventilateur installé au pied du lit tourne sa tête de gauche à droite en déplaçant l'air. Va-t-elle partir enfin ! Il me semble entendre une chaise que l'on bouge. Puis un bref silence. Les bruits de l'extérieur ont peu à peu diminué. Juste toujours un fond de salsa et, parfois, le moteur d'une Chevrolet. Voilà l'autre qui reprend son interminable babil. Je me lève pour pisser. Ma verge, anormalement gonflée, me fait mal. Souvenir de salsa, à Santiago. Je me dis que rien ne presse, qu'il n'est pas convenable de faire l'amour dès le premier jour. La lourde porte de l'appartement racle le carrelage. L'autre crampon part enfin. Bruits de vaisselle. Silence. Ludmilla montre son visage, un doigt sur ses lèvres, puis s'esquive. Bruit de chute d'eau en provenance du coin-toilettes. Petite pluie du soir. Silence. Bruits d'étoffes. Bruits de pas. Ludmilla est devant moi, vêtue d'une robe de nuit qui la couvre du cou aux orteils. Elle vient contre moi et m'embrasse. Le piano dégage une odeur caractéristique de bois et de vieux feutre. Odeur du couloir et des murs, la transpiration des pierres, odeurs de cuisine, odeurs d'urine. Les baisers de Ludmilla sentent le rhum siete años. Je pourrais m'arrêter là, ne pas dire la suite. Les affolements de Ludmilla quand mes caresses se font trop précises. Puis, la nuit avançant, la reddition calculée, le corps offert. « Bon, dis-je, mettre un préservatif. » Ludmilla se raidit. Quand je reviens, elle s'est rhabillée. 

– Qu'est ce qui se passe ? 
– Tu me prends pour qui, dit-elle ? Je ne suis pas une de ces filles que tu ramasses dans la rue. 
Embarras. 
– Écoute, je lui dis, c'est pas ça. J'ai le plus grand respect pour toi. Le préservatif est normal, pas uniquement pour les putes. 
– Non, non, dit-elle. Tu n'as pas confiance en moi. Demain, tu vas à Soroa seul. Pfft. Je ne pars pas avec toi.
– Écoutes, je lui dis, tu es comme gamine de quinze ans.
– Demain, s'obstine-t-elle, pfft, à Soroa tout seul. Adios.
– Attends, je lui dis. Est-ce que tu es sérieuse maintenant ? En France, tout le monde utilise ce truc et c'est mieux comme ça.
– Si tu crains pour les enfants, dit-elle, j'ai un appareil.
J'insiste :
Tu as déjà entendu parler du Sida ?
ПффТ, dit-elle encore, en ukrainien cette fois.
Elle m'énerve à la fin avec ses pfft. Jamais vu femme plus stupide que cette gourde de Slave d'ailleurs peut être bien radioactive. Pour qui se prend-elle ? Elle a réussi à me mettre de mauvaise humeur. Je me lève et je m'installe à fumer et à boire du vieux rhum dans le coin-cuisine en écoutant la rumeur sourde de la nuit havanaise.

Antonio nous a accompagnés à Soroa ce matin. L'endroit est exquis. Palmiers, bananiers, hibiscus, mimosas et oiseaux chanteurs, piverts, rossignols (de mes amours), tocororos (aux couleurs du drapeau, s'il vous plait) et zunzuns (colibris qui se tiennent immobiles au dessus des fleurs pour en prélever le nectar), au cœur de la Sierra del Rosario. Chambres confortables disposées autour d'une grande piscine. Non loin se trouve une cascade et un jardin d'orchidées. Le soir, sur le bord de la route, les lucioles brillent. Ludmilla en capture une pour me la montrer. C'est une perle scintillante qui roule en vibrant dans le creux de sa main. Il fait nuit. Un oiseau chante. Nous nous tenons l'un contre l'autre, nos deux visages se touchent pour regarder la luciole qui vibre dans le creux de la main de Ludmilla.

Cuba, Soroa, Orchidée, © L. Gigout, 1995
Bulbe d'une orchidée, jardin des orchidées de Soroa.

Mercredi, 1er novembre. Toujours à Soroa. Un Noir nous a emmenés hier faire du cheval dans les petits chemins des alentours. L'endroit est magnifique et peu fréquenté. Trop simple et trop discret, trop loin des paillettes de Varadero. Dans les collines environnantes, se cachent de belles demeurent qui semblent abandonnées. Nous nous sommes rendus ce matin à l'école du village, installée dans une vieille chapelle dont l'intérieur a été divisé en deux salles. Deux groupes d'une dizaine de gamins apprennent à lire et à compter. Ludmilla était mon ambassadrice, un rôle qui la ravissait. J'ai remis aux instituteurs mon stock de stylos bille et de Carambars. Ludmilla y a ajouté deux savons pour les épouses des maîtres. Ils ont réuni les enfants qui nous ont chanté quelque chose. J'étais à la fois ému et gêné, mal à l'aise dans mon rôle de piètre donateur. Pourquoi ? Ils semblaient si heureux de chanter. J'ai fait une photo de la classe devant son école et j'ai noté leur adresse pour la leur envoyer. Ludmilla dit qu'elle m'aime et que je suis "el hombre de su vida". Tout de suite les grands mots. Parfois, quand je la regarde, elle se cache dans ses mains comme si elle craignait que je découvre quelque défaut caché. De quoi a-t-elle honte ? De quelques boutons disgracieux, de sa peau abîmée par les privations et les conditions d'hygiène ? Quand je la regarde, je fonds. Son expression mélancolique me bouleverse.



Samedi, 4 novembre. Paris calme et silencieux. Paris anesthésié. Je suis arrivé à Orly vers midi et j'ai passé l'après-midi à déballer mes affaires. Des bricoles pour mes filles achetées à la Feria du Vedado, quatre bouteilles de rhum Havana Club, les coraux ramassés à Trinidad, un paquet de café Cubita, une bière Hatuey, une boite de cigares pour Luc. Antonio m'a remis un paquet pour Agnès, son amie française, qui n'a pas l'air d'être chez elle. J'ai eu le Breton au téléphone qui m'a expliqué ses trois tentatives ratées pour venir me rejoindre. Sans doute sa femme africaine a-t-elle sollicité quelqu'esprit frappeur de sa connaissance pour éviter à son homme d'aller s'éclater sans elle sous de concurrentes latitudes. C'est comme ça et pas autrement, comme aurait dit Habiba. À toute chose, il est une raison qui nous dépasse. Poil au karma. Appeler Mina ?
- Hola mi amor ¿cómo estás?
- Je suis pas ton amour ! me répond-t-elle d'une voix glaciale.
Bien fait pour ma gueule. Ludmilla m'a raccompagné à l'aéroport. Elle est restée un peu. Je me suis obligé de partir alors que j'avais le temps. Elle pleurait. Elle est restée encore un instant à me regarder après que je sois passé dans la salle d'embarquement. Je lui ai fais signe de partir. S'il te plaît... Elle m'a dit qu'elle voulait venir à Paris pour la fin de l'année. Qu'elle travaillerait, qu'elle ne demandait rien, qu'elle voulait être avec moi. Hier matin, nous sommes allés nous promener ensemble dans Habana Vieja, plus agréable que Vedado où le Centro. Survivance de l'ancien San Cristobal de la Habana, les rues sont étroites et charmantes. La cathédrale et l'ancien palais des capitaines généraux espagnols. La veille au soir, avec Antonio, nous étions allés au castillo de Los Tres Reyes del Morro, forteresse construite une première fois en 1590, détruite lors de la reprise de la ville aux Anglais en 1763, puis reconstruite. La forteresse est située sur une hauteur, de l'autre côté du Canal de Entrado. Relève de la garde. Comique, la pantomime maladroite des militaires en habit d'époque. Allumage des feux et tir au canon. La Havane est belle, la nuit. Palpitante de lumières, avec le Malecon et l'océan noir sur lequel dansent les étoiles.

Cette cité est née dans le sel de son port et c'est là qu'elle a grandi, chaude, folle de son corps, sexe ouvert à la mer, de son clitoris guidant les marins comme un phare sur la baie et dans le Barrio Chino, au Tropicana, au Floridita, à l'Ali Bar, aux Aires Libres, des orchestres de femmes jouaient un cha cha cha que dansaient des Martiens. Elle parlait, baragouineuse, un trouble mélange de yoruba et de castillan, de langue gitane et de catalan, d'asturien et de congo, et tout ce patois, tout ce créole, ce riche espéranto entremêlé de charabia arabe, de caquetage cantonais, de hiérosolymitains jargons de juifs, d'un barbare espanglish de bars et de bordels. Étourdie, elle confondait les Turcs avec les Libanais, les Asturiens et les Basques avec les Galiciens, les israélites d'Ukraine avec les Polonais, et tous ensemble criant à qui mieux mieux autour de tables nappées de mauvais goût et couvertes de tamales jaunes, de crabes gris, de rouges crevettes, de riz très blanc publiquement mélangé  à des haricots noirs, de bananes comme des verges et pour dessert une papaye ouverte comme un défi, un grand havane et une gorgée de café, infusion préférée de Satan, noire et fumante. Experte en contrebande, elle s'habillait de brandy, de soie de Chine, ou bien de rhum et de haillons et le dimanche matin elle priait dans des églises d'un gothique menteur, d'un faux roman, avec de baroques colonnades soutenant l'art nouveau trompeur des vieilles maisons. Complexée, impudique, ridicule, elle jouissait d'un obscur plaisir à remplacer des putes plus fameuses : dans sa baie un Christ gris, pollué par les lentes vapeurs de la fête, là-bas, dans son ventre, un Prado miniature, un Capitole vide et des gratte-ciel qui jamais ne grattèrent le cul des nuages. Paon des tropiques en extase devant les vitraux et les ocelles de sa queue reflétée dans la mer, dès prime elle braillait sa profonde douleur en écoutant des feuilletons à la radio, serpents du désespoir inventés par elle-même qui parcouraient le monde en proclamant l'insatiable mauvaiseté des hommes ; puis, la nuit, elle mettait ses dents de vampire pour élever un hymne aux massacres sur les paroles et la musique de Guantanamera ; et à la fin de la nuit elle jouait jusqu'à ses fesses qu'elle perdait avec grande satisfaction, elle se vouait à la jouissance et à des rites bizarres et dès que le jour se levait, elle dansait, cette garce, des boléros, des mambos, des rumbas, dans des bembés, des cocktails parties et des sauteries, vraies saturnales du diable, son ange vénéré. Rien ne l'émouvait, pas même le sang que ses fils avaient offert dans l'assaut du Palais du Tyran; elle continua son carnaval, on dirait que rien n'aurait pu la rendre amoureuse, éteindre sa musique et faire d'elle une épouse fidèle et bien sage. Peu après descendirent les guerriers qui récitaient quels dizains, quels épithalames, quelles ballades, quels madrigaux pour lui faire oublier des siècles de rumbas ? Avec quel wemba parvinrent-ils à l'ensorceler ? Elle s'amouracha de la vertu comme une pute, demanda pardon à deux genoux, pour expier ses multiples péchés elle sacrifia ses congas, ses mensonges, ses savons parfumés, ses fanfreluches, sa luxure, ses passions, ses élans, elle s'assit à une table frugale pour manger deux œufs, cria, pure et heureuse, à en perdre la voix, fit une queue longue, interminable, et c'est malgré elle que parfois, auprès d'un saint ou d'un macho, elle souffrit de la délirante nostalgie du bembé. Cet abandon ne suffit pas, les enfants de la pute, nous autres, ses bâtards, trois fois nous la reniâmes, elle n'eut plus de vernis pour les ongles de ses menottes, pas même une petite gorgée d'alcool de lampe à porter à ses lèvres dans ses délires ; et si elle cria de soif, nous ne l'entendîmes pas, nous allions par le monde clamant une sorte de flamme de pureté. Elle faillit mourir de la lèpre, la chassie fit d'elle une aveugle, le grand silence la rendit sourde, l'amour perdu lui décharna les lèvres, la démence lui arracha les cheveux, la tristesse peu à peu lui dessécha le sexe. Un beau matin la laideur finit de l'assassiner. Il n'en reste qu'un triste simulacre : ce fantôme de vieille putain ou de vierge borgne sans autel, ces champs, Fabio, ô douleur ! que tu vois aujourd'hui solitaires coteaux fanés... pâtures pour touristes qui parcourent les ruines en murmurant : "On dit que ce fut un incendie que le danseur de rumba allumait avec sa taille, et qu'un jour, la pauvre, elle fut vivante".

Je pense aux difficultés de la vie à Cuba. À la bataille quotidienne que livrent les Cubains pour simplement acheter de quoi manger. Des choses qui à Paris vont de soi, banales et dérisoires, prennent là-bas une toute autre importance. Il y aurait pourtant tant à faire. Transformer une de ces maisons coloniales, sur le Paseo ou l'Avenida de los Presidentes, en un lieu polyvalent de musique et de création. Avec un bar, bien sûr, une salle pour le cinéma et une autre pour les expositions. Antonio, qui travaille à l'ICAIC, l'Institut cubain pour le cinéma, s'occuperait des projections, Ludmilla serait la spécialiste des cocktails sophistiqués, Amarilli organiserait les concerts de salsa et les stages avec les Français de l'association Yemaya. Leandro et Viria auraient en charge la peinture et moi, je boirais du rhum siete años et je fumerais des Cohibas. Je consacrerais mon temps à écrire des poèmes inspirés et des épitomés inutiles tout en promenant sur le monde un regard détaché. Je vois déjà ce que vont dire les rabat-joie. Si c'est comme ça que tu vois l'avenir de Cuba, occupé par ton intérêt et ton plaisir d'un point de vue purement individualiste, ça m'étonnerait que Fidel déclare ton projet compatible avec le socialisme tropical. D'accord. Mais vous allez voir que les Cubains de Miami vont finir par revenir. Ils bricolent déjà des gouvernements de l'exil et attendent la capitulation. Cuba n'est-il pas pour eux une occasion d'affaires particulièrement juteuse, comme elle l'était sous Batista ? Le fruit défendu des Caraïbes. Laissez-moi rêver à la dernière révolution, à l'avènement d'une société qui reste à inventer. La page n'est pas blanche mais ce qui est déjà écrit est un terreau prometteur. 

J'ai froid. Mon appartement est vide, silencieux et triste. Un silence de catacombes. Cafard ? Oui, un peu.

Paris, Place des Vosges, © L. Gigout, 1995
Place des Vosges, Paris. Hugo a écrit aux femmes de Cuba en 1870 : "Femmes de Cuba, qui me dites si éloquemment tant d’angoisses et tant de souffrances, je me mets à genoux devant vous, et je baise vos pieds douloureux."

Quelques mois plus tard, sans conviction, j'ai envoyé de l'argent à Ludmilla. Puis, au printemps de l'année suivante, elle m'a appelé. «Me amor...» Elle était à Madrid avec sa fille et m'attendait. J'y suis allé. À l'aéroport Adolfo-Suárez, dans le hall des arrivées, je ne l'aurais pas reconnue. Une grande femme habillée d'une longue tunique en cuir, fumant un fin cigare. Elle avait pris des formes et des couleurs. Elle m'expliqua qu'en compagnie d'une poignée de compatriotes slaves, elle avait réussi à avoir un visa et, une fois arrivée à Madrid-Barajas pour le transfert, elle avait demandé l'asile politique. Maintenant, elle était là, elle se débrouillait. Nous avons passé la nuit ensemble dans un hôtel et le lendemain je suis rentré à Paris. Je ne l'ai jamais revue.




Un poème de Iraida, la gardienne du musée Bacardi à Santiago de Cuba.

Un dessin de Claudia.

L'école de Soroa.

La lettre de Ludmilla.

Mon premier cour d'espagnol avec Claudia.

Feuille (de?) desséchée trouvée sur la plage de Trinidad et timbre de 50 pesos.



Brochure de l'école de danse Yemaya à Paris. Yemaya est la divinité supérieure du panthéon yoruba. Elle la Mère, l'Amour et la maternité et son règne est dans la mer. L'orgine du Monde.